Je connais.
À Belleville-sur-Loire, la première fois que je suis entré dans une salle des machines, je me suis senti dans la chocolaterie de Willy Wonka : c'est démesuré, il y a des tuyaux partout — et surtout, c'est incroyablement photogénique.
Quelques années plus tard, j'obtiens l'habilitation RP2 (Radioprotection), qui me permet de circuler librement — dans le cadre d'une commande — sur les sites nucléaires français et partout où existent des zones contrôlées.
Depuis plus de dix ans, j'interviens sur les centrales en exploitation, les chantiers de démantèlement et les installations de recherche. Le plus souvent pour aller à la rencontre des hommes et des femmes qui y travaillent : les mettre en valeur dans leur environnement, dans leurs gestes, dans leur posture. Je cherche à faire entrer dans mon cadre la main, l'outil et le regard. Je cherche aussi l'image seule — celle qui, sans légende, évoque ce monde de façon symbolique.
Aujourd'hui, je circule dans ces installations comme dans un territoire familier. Je commence à me repérer à chaque palier : à 0 m, 8 m, 15 m ou 22 m lorsque l'on est dans le bâtiment réacteur… Dans le ventre de la machine, on se croirait vraiment dans un sous-marin. Logique : cette technologie a été inventée par des sous-mariniers.
J'apprécie de rencontrer des jeunes toujours admiratif·ves de l'ingéniosité de ces créateurs et souvent une phrase revient : « Tu te rends compte — on se tutoie dans le nucléaire — ils ont inventé ça sans ordinateur, au papier et au crayon ! »
Ces jeunes sont toujours passionné·es et régulièrement, iels ont envie de me transmettre un peu de leurs connaissances techniques. Aujourd'hui je les arrête, car d'une part je crains que « décortiquer » les rouages de la machine nuise à l'imaginaire.
Depuis cette première expérience à Belleville, j'ai eu l'occasion de retourner des dizaines de fois sur site et en zone contrôlée. Je me suis formé pour connaître les risques et m'en protéger. J'ai découvert un monde extrêmement exigeant sur les questions de sécurité et de sûreté, et aussi un monde de passionné·es, fièr·es de participer à une entreprise ambitieuse : créer de l'électricité en grands volumes.
Je ne résume pas l'entreprise à EDF car, vous le savez probablement, pour maintenir les centrales nucléaires en fonctionnement, une multitude d'entreprises collaborent pour assurer la maintenance des sites industriels de production d'électricité.
Lorsque je rencontre ces équipes de sous-traitant·es, elles sont toujours volontaires pour se faire photographier. Voici comment je comprends cette situation. Qu'ils soient soudeurs, techniciens, automaticien·nes — les métiers sont nombreux — ils connaissent leur travail, ils ont déjà œuvré sur des quantités de sites industriels, dans des bureaux, dans des endroits très divers. Mais la centrale nucléaire est très clairement un endroit extraordinaire, au sens littéral du terme. L'énormité et la complexité de la machine rendent l'aventure, elle aussi, extraordinaire.
Les personnes qui y travaillent ont une réelle fierté à être mises en valeur dans ce cadre de travail : être portraituré·e dans un environnement d'un tel niveau d'exigence confère à l'image une valeur particulière, une forme de reconnaissance du travail accompli.
Côté EDF, les reportages ont été nombreux. Les chargé·es de communication sont toujours attentif·ves à représenter les agent·es EDF autant que les prestataires. J'ai participé à une campagne bien particulière : une entreprise de nettoyage avait fait remonter des incivilités — mégots au sol, problèmes dans les vestiaires. La commande était directe : photographier les agent·es, avec lumière additionnelle sur elles et eux, de plain-pied, regard noir dans l'objectif, sur cinq lieux emblématiques de la centrale. En chemin vers l'un des modèles, j'ai posé la question à la chargée de communication du site :
— Si j'ai bien compris, tu déclenches cette opération pour des personnes d'une entreprise extérieure ?
— Oui, en partie. C'est notre responsabilité de maintenir un cadre de travail décent. Les affaires personnelles laissées n'importe où, les espaces communs négligés, ça finissait par empêcher l'entreprise de nettoyage de remplir correctement ses missions. Il fallait que tout le monde se sente concerné.
L'an passé, j'ai réalisé un reportage au long cours sur la centrale de Dampierre-en-Burly — à deux pas de chez moi — auprès du service conduite : 25 équipes en 3×8, près de 300 personnes. Le projet, à dimension RH, m'a particulièrement touché parce qu'il glissait subtilement du reportage métier vers le reportage humain. L'enjeu n'était plus seulement d'illustrer des savoir-faire, mais de valoriser celles et ceux qui les incarnent : sérieux et maîtrise, décontraction et concentration, exigence et intelligence collective. Les images leur étaient d'abord destinées, avant d'être exposées dans les couloirs de la centrale et rassemblées dans un livre.
J'écrirai prochainement sur deux projets qui m'ont profondément marqué : un travail de fond sur le démantèlement de Saint-Laurent-des-Eaux A — sur lequel je cherche à poursuivre une démarche d'auteur — et une série de plusieurs centaines de portraits réalisée sur deux sites, l'un EDF, l'autre Framatome. Des expériences qui, j'en suis convaincu, résonneront avec nombre de responsables communication et RH.



































